L'addiction au sucre existe-t-elle vraiment ?

Dans la communauté scientifique l’addiction au sucre fait débat. Les addictions se caractérisent par une impossibilité à contrôler un comportement malgré la connaissance de ses conséquences négatives. Ce rapport précise que s’il est désormais bien démontré qu’il est possible de développer une addiction vis-à-vis de certaines substances comme l’alcool, le tabac ou le cannabis, ainsi qu’une addiction à la pratique des jeux de hasard et d’argent, la possibilité de développer une addiction sans drogue vis-à-vis d’autres sources de plaisir (comme l’alimentation, les conduites sexuelles, achats) est encore débattue. Jean Zwiller, directeur de recherche CNRS au laboratoire de neurosciences cognitives de Strasbourg et spécialiste des drogues, trouve lui aussi aberrant de comparer drogue et sucre: «Quand des gens me disent : "Je suis dépendant du chocolat", je réponds : "La dépendance à la cocaïne ou au crack pousse à voler, à se prostituer, vous connaissez quelqu’un qui se prostitue pour un carré de chocolat ?"». Le professeur Ziauddeen et ses collaborateurs reviennent, sur les résultats des études de Lenoir et al. afin de nuancer les conclusions qui en ont été tirées : «Ce que ces études montrent, c’est que l’addiction apparaît quand ces animaux ont accès au sucre uniquement deux heures par jour. Si vous les autorisez à en avoir à tout instant alors ils ne montrent pas de signe de dépendance.» Il pointe aussi le fait qu’il soit normal que les rongeurs préfèrent le sucre à la cocaïne, puisqu’il est plus spontané pour eux de rechercher des aliments sucrés dans la nature que de la drogue.

Il est aussi important de souligner que ces expériences donnent des résultats similaires lorsque le sucre est remplacé par de la saccharine, un substitut du sucre, ce qui semble indiquer les rats seraient plus attirés par le goût sucré que par le sucre en lui-même. De même, les rongeurs ne vont pas réclamer de sucre si on associe sa consommation à un stimulus négatif, comme un choc électrique, ce qui ne se vérifie pas avec la cocaïne. L’addiction à la cocaïne serait donc en réalité plus puissante que l’addiction au sucre puisque l’envie de consommer la drogue surpasse la peur du stimulus négatif. Un autre argument en faveur de l’effet addictif du sucre est le fait que celui-ci active, dans notre cerveau, un circuit lui aussi activé par les drogues. Le circuit de la récompense, comme son nom l’indique, récompense une action par une sensation de plaisir, produite par la sécrétion dans notre cerveau d’un neurotransmetteur : la dopamine. Ainsi le sucre et les drogues ont la même finalité: produire une sensation de plaisir qui nous poussera à réitérer l’expérience. Dans un cas, reprendre de la drogue, dans l’autre, manger de nouveau quelque chose de sucré. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que manger est parfois un plaisir, la simple satisfaction d’une gourmandise, et non la satisfaction immédiate d’un besoin naturel. Tom Sander, professeur émérite de nutrition et de diététique au King’s College de Londres, estime que, s’il existe effectivement la possibilité de développer une certaine habitude des sucreries, il ne s’agit pas là d’une addiction comme celle pouvant se développer pour les drogues dures.

Pour appuyer son argumentation, il indique qu’il n’existe pas de symptômes de manque lorsque l’on arrête brusquement de consommer du sucre. Argument controversé puisque les sucres sont importants pour le bon fonctionnement de notre corps car ils permettent notamment la formation d’énergie. Néanmoins, si les symptômes liés au manque dans le cas de la prise de drogue finissent par disparaître avec le temps, ceux liés au manque de sucre ne passeront pas seuls. Il faut manger pour les voir disparaître. Il ne s’agirait donc pas du même phénomène de manque.

Si le sucre peut effectivement être vu comme un produit entraînant une légère addiction, celle-ci ne semble pas comparable à l’addiction provoquée par les drogues dures telle que la cocaïne. Et l’affirmation selon laquelle le sucre provoquerait une addiction supérieure à celle de la cocaïne est très loin de faire l’unanimité au sein de la communauté scientifique.

christopher gabez